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Axe "Anciennes et nouvelles élites en Asie du Sud-Est"

Depuis les conflits ayant opposé, au sein des sociétés palatines de l’époque moderne, castes aristocratiques et bourgeoisies marchandes d’origine étrangère jusqu’à la contestation contemporaine des oligarchies militaires par les nouvelles intelligentsias pieuses, la question des élites et de leur renouvellement est demeurée un enjeu de première importance pour la compréhension des sociétés sud-est asiatiques. Né des réflexions conduites dans le cadre de l’élaboration du projet de Labex Elasia, cet axe de recherche entend promouvoir des travaux susceptibles de nourrir un comparatisme stimulant avec d’autres régions d’Asie.

Formation et renouvellement des élites : héritiers, étrangers, entrepreneurs et administrateurs

La fabrique des élites en Asie du Sud-Est a depuis fort longtemps opposé les récits fondateurs des lignées aristocratiques contrôlant la terre, aux promesses de prospérité nouvelle de bourgeoisies marchandes reliées aux régions extérieures. Pourtant, dès la constitution des premiers royaumes sud-est asiatiques, le rôle des populations étrangères semble avoir été souvent prépondérant. Il reste cependant mal connu. Ainsi, dès le troisième siècle de notre ère, la présence de populations austronésiennes sur les côtes de l’actuel Viêt Nam est attestée. Étrangers à la région, ces nouveaux venus parvinrent à s’imposer parmi les populations locales, probablement en contribuant à contenir la poussée chinoise dans des conditions qui restent à déterminer. Au cours d’une évolution s’étendant sur près de dix siècles, ces populations donnèrent naissance à des lignées locales qui formèrent l’élite du Champa ancien (A. V. Schweyer). On retrouve d’ailleurs encore les traces de ces étrangers dans les récits fondateurs des grandes généalogies de l’aristocratie khmère angkorienne (E. Bourdonneau), mais leur domination fut ensuite bousculée par l’émergence d’une bourgeoise d’origine chinoise. Intégrée dans l’administration royale au titre de fermier des ports de commerce à la fin du XVIIe siècle, cette nouvelle bourgeoisie sino-khmère prit peu à peu une place prépondérante dans le Cambodge post-angkorien du fait de l’accélération des migrations chinoises au XIXe siècle. Profitant de l’imposition d’un protectorat français dont elle devint l’intermédiaire privilégiée, cette nouvelle élite incarna le passage progressif d’une société d’ordre à une société de classe et joua un rôle important dans le mouvement nationaliste puis communiste (G. Mikaelian). Cette évolution ne touche pas que l’élite nationale. On la retrouve à l’échelle villageoise. On observe en effet pendant le protectorat français une évolution des stratifications sociales, marquée par l’émergence de ces nouvelles élites. (M. Guérin). L’Asie du Sud-Est insulaire connut elle aussi des évolutions similaires. La première phase de l’islamisation du monde insulindien (XIVe-XVIIe siècles) ayant permis la (ré)inscription de la région dans un vaste mouvement de circulation des hommes, des marchandises et des concepts reliant le bassin méditerranéen à la Chine via le monde indien, elle favorisa une recomposition sociale au profit de populations d’origines ou de cultures étrangères, contrôlant ces nouvelles circulations (P. Wormser).

Mais le rôle de l’étranger dans les reconfigurations de pouvoir ne doit pas seulement être étudié en terme de diaspora. Après la constitution des États-nations, certains espaces frontaliers, d’abord marginalisés, ont pu reconstruire des réseaux internationaux de proximité, sources de richesses et de légitimités nouvelles. C’est en particulier le cas au Laos, où la proximité de la Chine et de la Thaïlande et la faiblesse de l’État central favorisent ces recompositions au profit d’élites "intermédiaires" villageoises (chefs de village, membres du parti, fonctionnaires locaux, etc.) parmi les sociétés montagnardes de la Cordillère annamitique (minorités katuiques étudiées par Y. Goudineau et province de Phongsaly où l’élite phounoy monopolise actuellement tous les postes de pouvoir et sur laquelle porteront les travaux de V. Bouté).

La place nouvelle prise par les élites locales face aux responsables nationaux est également au cœur des recherches portant sur l’Indonésie, pays de tradition jacobine, ayant connu un très important mouvement de décentralisation depuis le début des années 2000. Christine Cabasset s’intéressera ainsi à deux régions longtemps marquées par la domination économique et politique des élites javanaises. À Bali, haut lieu du tourisme balnéaire, les critiques formulées à l’égard des modalités de l’urbanisation touristique qui ont prévalu depuis la mise en tourisme de l’île reposaient traditionnellement sur l’opposition entre les acteurs « allogènes » et les « Balinais ». Le rééquilibrage des circuits de décision au profit des autorités locales a permis l’émergence d’une nouvelle élite administrative balinaise dont il s’agit d’apprécier le rôle dans la politique d’aménagement du territoire. Les recherches menées par Glenn Smith sur l’île de Madura constituent un utile point de comparaison s’agissant d’un territoire lui aussi profondément affecté par la décentralisation, mais sans les enjeux liés à un développement touristique encore très limité. Timor-Leste, l’autre terrain étudié par Christine Cabasset, permettra d’observer la constitution d’une élite nationale au sein d’un pays dont l’indépendance est toute récente (2002). Si la participation à la lutte contre l’occupation indonésienne constitue le creuset identitaire dont provient la majorité de l’élite politique, il s’agit d’identifier les autres ressorts d’accession à ce statut d’élite (éducation, formation à l’étranger et influences étrangères, poids des élites traditionnelles, etc.).

Savoirs élitaires et formations des dirigeants

La question du savoir est essentielle à la compréhension des processus d’émergence et de renouvellement des élites. L’éducation et la formation constituent à la fois le lieu d’acquisition de compétences justifiant l’exercice de responsabilités collectives et l’occasion d’intégrer des réseaux de pouvoir et de solidarité garantissant, à travers la maîtrise de codes, une certaine permanence dans la domination.

Largement tombé dans l’oubli, le Plan Colombo pour le développement économique coopératif du Sud et du Sud-Est asiatique est un exemple utile d’aide au développement par la formation d’une nouvelle élite. Bénéficiant de moyens considérables, comparable au Plan Marshall par l’ampleur des fonds mobilisés, cette organisation internationale permit l’accès à l’enseignement supérieur de toute une génération de futurs dirigeants asiatiques. En s’intéressant particulièrement à la Malaisie, E. Lafaye de Micheaux (associée à ce programme) étudie comment les étudiants envoyés pour suivre des études en Angleterre, aux États-Unis, au Canada ou en Australie ont été choisis. Elle s’intéresse également à l’ascension de ces diplômés, souvent d’origine sino-malaisienne, en concurrence avec les nouvelles élites formées à partir de 1971 dans le cadre discriminatoire de la New Economic Policy.

Mais la constitution d’une élite n’est pas seulement liée à la maîtrise de savoirs administratifs et économiques permettant l’exercice du pouvoir. En Arakan (Birmanie) la reconnaissance peut passer aussi par la mobilisation de savoirs très diversifiés comme la médecine locale, l’astrologie, le mediumnisme ou d’autres savoirs ésotériques (alchimie, mantra, diagrammes) (C. Coderey). Au Vietnam, cette domination par le savoir passe par la maîtrise d’un art, la poésie chantée « Ca trù ». Pratiquée depuis le début du XXe siècle, elle constitue un marqueur des groupes sociaux dominants : élites villageoises (notables), élite « cultivée » (professeurs d’Université s’inscrivant dans une filiation spirituelle avec les anciens « lettrés mandarins » quelque peu idéalisés), élite dirigeante (après les rois, le parti communiste vietnamien qui a conduit la campagne de patrimonialisation du Ca trù entre 2005 et 2009) (A. Anisensel).

Confessionnalisation des élites et instrumentalisation du religieux

Parmi les registres de légitimation des élites ou, au contraire, de contestation de celles-ci, la religion tient une place particulière. Le personnel religieux ou du moins les personnes détenant un savoir reconnu en la matière jouissent, au sein des sociétés sud-est asiatiques, d’une autorité dépendant du degré de religiosité de ces dernières.

En Birmanie (Myanmar), le clergé bouddhique est ainsi porteur d’une autorité sur laquelle les gouvernants peuvent s’appuyer pour assurer leur légitimité, selon le modèle de la royauté du Theravada dans laquelle le pouvoir est le premier des donateurs de la communauté des religieux. Cette situation peut cependant s’inverser, et les moines prendre l’initiative de contester le régime en place en refusant les donations, comme cela s’est passé lors de la « Révolution safran » de 2007 (B. Brac de la Perrière).

Cette légitimation par le religieux n’est cependant pas toujours cantonnée dans une posture d’opposition ni réservée à des autorités dont le savoir est reconnu.

En Indonésie, l’islamisation des valeurs, à l’œuvre depuis une vingtaine d’années, a conduit à une confessionnalisation des élites séculières. Puisant désormais leur légitimité sociale dans leur maîtrise du registre du mieux-disant islamique, des élus des partis séculiers, mais aussi certains hauts fonctionnaires tentent d’asseoir leur autorité par l’extériorisation des signes de piété et des références enthousiastes à la loi islamique qui, bien que souvent floues, demeurent toujours difficilement contestables. Au-delà de ces cercles politiques, d’autres élites sociales (médecins, ingénieurs), désormais formées au sein d’universités islamiques ayant élargi leur offre de formation, composent une nouvelle bourgeoisie musulmane dans laquelle la référence à l’islam, à son ordre et à ses valeurs vaut justification implicite de la hiérarchie qu’ils dominent (Andrée Feillard). Ces pratiques, particulièrement saillantes au sein des réseaux d’entrepreneurs religieux indonésiens ne sont pas propres à l’islam. L’éthique et la pratique économique de ces hommes d’affaires indonésiens « de souche » (pribumi), issus de la nouvelle classe moyenne musulmane doit être ici comparée à l’expérience des entrepreneurs de la minorité chinoise, rattachés aux nouvelles églises charismatiques protestantes. Les stratégies de ces nouvelles bourgeoisies pieuses interrogent le renforcement du sectarisme et du fondamentalisme dont on peut se demander s’il n’est pas lié, dans certains cas, à une forme de rationalité économique (G. Njoto). Car, source de légitimation, la mise en avant des appartenances religieuses est également à l’origine de nouvelles concurrences et de crispations dans cet État multiconfessionnel. Ainsi, le christianisme ayant longtemps incarné la modernité (technique, mais aussi politique et sociale), ses écoles, universités et réseaux avaient joué un rôle disproportionné dans la fabrique des élites indonésiennes durant la période coloniale, mais également après l’indépendance. Depuis les années 1980 cependant, le renouveau de l’Islam est venu contester cette prépondérance et le débat autour de la formation et du choix des élites s’est fortement confessionnalisé, bouleversant stratégies, culture dominante et mode de gouvernance (R. Madinier)

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