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Axe "Sociétés en mouvement : radicalités et résiliences"

La nature « poreuse » de l’Asie du Sud-Est, son « orientation au divers », fait que l’impact de la globalisation y est particulièrement sensible. Située aux croisements d’influences multiples, cette région continue à être, aujourd’hui plus que jamais, forgée par les effets combinés des flux transnationaux et des résistances locales. Cette situation a toujours été source d’appropriations, de réactions, de conflits, voire de ruptures, propres aux configurations dialogiques. Dans cet axe thématique, l’observation porte sur l’éventuelle accélération contemporaine du phénomène de globalisation et sur la variété de ses conséquences, allant de la radicalité des universalismes aux résiliences locales. La question posée est de savoir si cette accélération du phénomène est de nature à transformer les sociétés de la région en les rendant imperméables aux influences ou si un seuil est susceptible d’être franchi entraînant des déséquilibres faisant craindre des comportements extrêmes, ou encore, si, au contraire, les sociétés d’Asie du Sud-Est gardent leur propension à produire de la diversité en absorbant l’autre.

Ruptures, mutations et reconstructions

Quelles sont les marques des transitions critiques passées, ou les signes d’une transition à venir ? Quels sont les facteurs qui augmentent la résilience d’une communauté, lui permettant de résister à des perturbations ou de les contourner ? À partir de quel stade et par quel mécanisme le mouvement de transition devient-il irréversible ?

À propos du cas extrême du génocide au Cambodge, on se pose la question de savoir comment une rupture violente et massive qui a été accompagnée de morts en grand nombre (des « mauvaises morts ») a été « digérée ». Il s’agit de comprendre a posteriori, « en creux », un moment révolu, marqué par l’effondrement d’une société. L’étude porte sur les cadres religieux, judiciaire et politique dans lesquels les Cambodgiens pensent aujourd’hui le génocide et sa réparation. Elle s’attache aux commémorations, au traitement des morts, aux traces corporelles et psychiques (maladies dites de Pol Pot) et vise à explorer la notion de trace (physique, dans les lieux, mémorielle…) comme forme historique (A. Guillou).

L’observation porte également sur les zones « frontière », conçues comme définissant des territoires et organisant des passages entre eux, et dont on peut faire l’hypothèse qu’elles sont particulièrement sensibles aux forces de la globalisation. Que ce soit dans le Nord de la péninsule indochinoise (Laos) ou à ses confins occidentaux (Arakan), les pressions de la Chine ou de l’Inde se font sentir de manière de plus en plus forte. Elles ont pu conduire, ou pas, selon les cas, à des accords pour la circulation des biens et des personnes, à la mise en place de corridors économiques, etc. Ailleurs, dans les provinces montagneuses de Bornéo (Indonésie), ce sont les intérêts des compagnies internationales qui remettent en jeu les équilibres locaux. Dans tous ces cas, l’ouverture et la décentralisation des États-nations prônées par le libéralisme s’avèrent déterminantes. Certaines de ces régions frontalières se sentent désormais en position de revendiquer une forme d’autonomie par rapport au pouvoir central et à se développer comme de petits centres locaux, position dont il convient d’examiner, pour la questionner, la spécificité. Dans le groupe Intégration des marges et constructions des pouvoirs locaux, il s’agit d’identifier les acteurs locaux, politiques ou économiques, qui jouent un rôle moteur dans ces régions et de comprendre la formation des réseaux qui leur permettent d’accéder à ces positions de pouvoir et de s’y maintenir (V. Bouté, Y. Goudineau, A. de Mersan, B. Sellato).

L’analyse du changement social conduit aussi à poser la question des formes anciennes et renouvelées des phénomènes de migration dans les zones frontalières. Entre mutation des pratiques agraires et délocalisation, de nombreuses populations sont conduites aujourd’hui à investir de nouvelles terres, se trouvant par là même privées de leurs structures sociales et spatiales de référence. Dans ce contexte de brusque reconfiguration des rapports sociaux, il s’agit de comprendre et d’analyser les diverses logiques de négociation ou de conflit qui se mettent en place, selon qu’elles sont liées à de nouveaux modes de gestion du foncier, à des repositionnements identitaires sur l’échiquier des relations interethniques ou à la compétition pour l’accès à des parts du pouvoir, à ses différents niveaux de distribution (V. Bouté).

Les bases d’une réflexion sur la notion de « transition critique » en Asie du Sud-Est sont posées dans un séminaire (G. Smith et C. Luquiau) à partir des recherches des membres du CASE sur la démographie, la déforestation et les mutations du monde rural, les catastrophes et les conflits, les épidémies, etc.

Entre l’universel et le local

Comparer l’effet des universalismes dans la production ou la redéfinition d’un champ du religieux au sein de différents complexes culturels permet de mettre en évidence le lien de ces développements avec les mutations plus générales imposées par la phase actuelle de mondialisation.

a. Pression des universalismes et fabrique du religieux

Cet ensemble de recherches initiées par des spécialistes de l’Islam, du bouddhisme et du christianisme, historiens et anthropologues, concerne les formes du changement religieux et social issu des interactions entre les universalismes et les reconfigurations locales. Tous les phénomènes observés témoignent des recompositions des liens sociaux imposées par un passage à une échelle plus large d’interactions avec le monde extérieur. Le travail de recherche entrepris dans le cadre de l’ANR franco-allemande Local Traditions and World Religions (2011-2013) s'est concrétisé par la tenue d’un colloque international et la publication d’un ouvrage durant la période 2014-2018. Nous poursuivons l’étude des grandes évolutions que constituent la radicalisation des universalismes et les phénomènes de fabrique du religieux qui leur sont liés – cas de l’islam indonésien, redéploiement de discours normatifs sur ce qu’est le « vrai » bouddhisme ou la « vraie » religion balinaise, montée des mouvements évangéliques, marchandisation des pratiques religieuses notamment (C. Barraud, B. Brac de la Perrière, A. Guillou, A. Iteanu, A. de Mersan, P. Sorrentino).

b. Transition démocratique et mutation religieuse

En Indonésie, la mutation du système social marquée par la diffusion rapide et vigoureuse des idées démocratiques, à partir de 1998, a d’abord pris de court tous les observateurs. L’évolution politique spectaculaire qui s’en est suivie, aujourd’hui reconnue sous le vocable de Reformasi, accompagnée de la sécularisation de l’État et de la création d’une sphère publique, a eu des conséquences importantes dans le domaine religieux que plusieurs chercheurs du CASE explorent dans leurs travaux (A. Feillard, R. Madinier, G. Njoto). En Birmanie, on assiste aujourd’hui à une réforme tout aussi inattendue, que l’on n’ose pas encore qualifier de processus démocratique, mais qui résulte de la même manière de l’apparente acceptation soudaine des règles occidentales du jeu politique. Déjà cependant, on peut en observer des effets dans les rapports de force entre les composantes de la société civile s’appuyant sur des positionnements religieux et moraux contrastés (B. Brac de la Perrière). Sur ces deux terrains, l’Indonésie et la Birmanie, des travaux ont pour objectif de saisir l’impact de l’ouverture d’un champ du politique, selon le modèle démocratique, sur les définitions du religieux et les manières d’appartenir à une religion.

Face à ces tendances lourdes qui traversent la région, les réactions des sociétés locales sont aussi considérées. Sont ainsi examinées la résurgence et la résilience de systèmes de pensée et de pratiques locales qui prennent des formes variées, allant du redéploiement du culte des saints, dans l’Islam (Indonésie), à la reprise des sacrifices de buffles associés aux villages circulaires dans la région de la Haute Sékong (Sud-Laos).

Réinventions du local

Face à la globalisation et sous l’impact des mouvements qui affectent aujourd’hui les individus (migrations, tourisme, circulations et métissages), les sociétés se réinventent en s’appuyant sur une lecture ou une autre du passé et de ses traces.

a. Lieux puissants

Partout en Asie du Sud-Est, il existe des lieux « chargés », des lieux de puissance qui partagent des traits communs : lieux de convergence et d’attraction, anciens, mais aussi très récents, où l’on se rend sur le mode du pèlerinage ; lieux qu’on évite comme dangereux ou que l’on aborde avec d’infinies précautions ; lieux aux formes particulières liées à des récits d’origine, comme le passage de saints, la présence d’un héros historico-mythique. La notion de « lieu puissant » inclut, mais déborde, celles de « lieux saints », « lieux sacrés », « lieux de pèlerinage » et de « hauts lieux ». En première approximation, on définit ces lieux extraordinaires comme étant crédités d’une capacité d’action, positive ou négative, de nature à modifier la santé physique et mentale, le destin…

« Lieux puissants en Asie du Sud-Est » est un groupe de travail pluridisciplinaire qui prend pour point de départ les réflexions déjà anciennes de Paul Mus, de Georges Condominas et de Bernard Formoso, sur la « divinisation du sol ». Il a pour but de dégager, à partir de données empiriques (textes et terrains), les principes d’une comparaison des « lieux puissants » sud-est asiatiques, en s’attachant notamment à caractériser : les enjeux sociaux, politiques, religieux, anciens et/ou actuels, cristallisés autour de ces lieux extraordinaires, les principes de la puissance, les liens qui s’établissent entre le lieu lui-même et les êtres humains. (C. Basset, E. Bourdonneau, B. Brac de la Perrière, A. Feillard, A. Guillou, A. de Mersan, D. Rappoport, G. Smith)

b. Dynamiques de conservation et patrimonialisation

Une fois fixés dans des conservatoires, les objets et les gestes du passé sont réinterprétés et réinvestis par des dynamiques de transmission nouvelles entraînant des reconfigurations identitaires. Dans plusieurs cas – le projet de conservatoire de l’artisanat à Kalimantan Est (Bornéo), le projet multimédia d’archivage des chants toraja (Sulawesi), l’inventaire des villages circulaires de la haute Sékong (Sud-Laos) – les chercheurs, B. Sellato, D. Rappoport et Y. Goudineau, sont au cœur de la démarche de patrimonialisation et en font, dans un même mouvement, l’objet de l’analyse. Dans le même sens, le programme Emerging heritage in Laos : Competing valorizations of the past a été présenté par V. Bouté pour analyser les enjeux sociaux des politiques de valorisation des patrimoines matériels et immatériels.

c. Transmissions en transition

La transmission, ses formes, ses contenus, les manières de l’observer et d’en rendre compte, relèvent typiquement d’une approche transversale. À ce titre, elle intéresse à des degrés divers plusieurs chercheurs, en particulier ceux qui travaillent sur les formes esthétiques (artisanales, architecturales, chorégraphiques, musicales, littéraires, picturales), mais aussi ceux qui étudient les savoirs et savoir-faire constitués par des formes et des processus du social et du religieux (parenté, filiations professionnelles, rituels) (E. Luquin, D. Rappoport, B. Sellato).

Ce programme de recherche propose de considérer ces pratiques comme un lieu privilégié où observer l’inventivité, l’innovation et la résilience des sociétés sud-est asiatiques. Dans cette perspective, il est question de les étudier, non plus seulement sur le versant de la tradition (ou de ce qui reste identique et se transmet de génération en génération), mais sous celui de ses adaptations et de ses transformations à des contenus et à des contextes en constante évolution.

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