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Axe "Dynamiques de fondation : éléments pour une épistémologie d’une aire culturelle"

Vers une histoire de l’Asie du Sud-Est sur le temps long

Pour renouveler la compréhension des différents processus d’acculturation qui se sont succédés et parfois superposés en Asie du Sud-Est, le CASE met en œuvre des programmes de recherche s’appuyant sur les vertus heuristiques du concept d’altérité incluse élaboré par des hellénistes pour désigner les phénomènes « d’appropriation de l’autre en conservant ou exaspérant son altérité afin de construire sa propre identité » (F. Dupont).

Les processus d’indianisation et de sinisation, au cours du premier millénaire, sont étudiés à la lumière des découvertes archéologiques récentes et des études menées parallèlement en Inde. Une question négligée jusqu’ici, la place des marchands de mer et des maîtres de navire de l’Asie du Sud-Est dans les réseaux asiatiques, est examinée (P.-Y. Manguin). La fouille d’un site du Funan (Ier-IVe siècle de notre ère) éclaire le développement du Cambodge ancien au moment même où il s’engage dans le processus d’indianisation (E. Bourdonneau). A.V. Schweyer et E. Berliet mettent en œuvre du matériel épigraphique et des découvertes archéologiques pour revisiter la formation du Champa ancien, à partir du IIIe siècle, et l’histoire de la fondation du Premier Empire birman (1044-1287). Les fouilles de deux sites portuaires de part et d’autre du détroit de Malacca, occupés au début du second millénaire, permettent de documenter les relations avec d’autres régions de l’Océan indien (D. Perret). Enfin, E. Bourdonneau questionne l’applicabilité de la notion de continuité culturelle au moment fondateur du culte dit du Devarâja, associant de façon inédite le divin et la royauté angkorienne au Xe siècle.

Les histoires parallèles de l’islamisation du monde malais et de la bouddhisation de l’Asie du Sud-Est continentale, durant la période moderne, constituent un autre volet de ces recherches. L’analyse des voies et des formes de la pénétration de l’Islam s’appuie sur les sources vernaculaires (chroniques des sultanats de Malaisie du XIVe au XVIIe siècle, P. Wormser), ou sur les stèles musulmanes (D. Perret). Elle porte sur les formes urbanistiques (villes agraires de Java du XVe au XVIIIe siècle, H. Njoto) ou met en évidence le vecteur de la malayisation du pouvoir royal (E. Çelik-Clavé). Quant à la bouddhisation, elle est examinée à partir de la mémoire historique contenue dans les productions textuelles des royautés bouddhiques, notamment à partir du cas khmer et en référence à la tradition angkorienne (G. Mikaelian).

Approches de la diversité sud-est asiatique

a. Rituels et morphologie sociale

Nombre de sociétés confèrent un statut différencié à l’étranger et à l’autochtone. On étudie de façon comparative cette différence de statut qui se concrétise souvent dans les rituels auxquels sont régulièrement soumis les étrangers. Dans certaines sociétés, ces rituels tendent à faire « disparaître » l’étranger soit en l’assimilant, soit en l’excluant ; dans d’autres, il s’agit au contraire de renouveler régulièrement « l’étrangeté » de l’étranger pour contrer la familiarité qui naît immanquablement des interactions sociales.

La figure du « roi étranger », telle qu’elle est analysée par Marshall Sahlins, montre avant tout que la fonction du pouvoir est considérée comme distincte des attributs de statut réservés à l’ancrage territorial. Mais cette hiérarchie territoriale n’est pas pour autant définie de manière ontologique. Elle se présente comme une distribution de prérogatives rituelles ou religieuses hiérarchisée entre les groupes fondateurs. Ces groupes sont complémentaires puisque seul l’accomplissement de l’ensemble des tâches rituelles assure le renouvellement de la temporalité sociale. Le statut est donc, avant tout, complémentarité hiérarchique (A. Iteanu).

La manière dont les systèmes religieux et de savoir circulent en Asie du Sud-Est avec l’approbation ou l’hostilité des instances politiques constitue un autre volet de recherche. Un travail rituel remarquable est accompli pour faire vivre conjointement des religions universelles distinctes, comme en Indonésie, ou des cultes universalistes nationaux comme le Bouddhisme, avec des religions locales vouées aux esprits ou aux ancêtres. Ce travail est souvent initié par les instances religieuses ou politiques et manifeste, de manière exemplaire, la nécessaire complémentarité entre des groupes territoriaux distincts, aux pratiques religieuses et aux langues diverses, mais qui ensemble forment un tout cosmique. B. Brac et A. Guillou étudient la manifestation de ces rapports dans le lien entre faits religieux et politiques dans deux sociétés bouddhisées, en Birmanie et au Cambodge. A. de Mersan analyse les rituels de parcours du territoire en Arakan (Birmanie) afin d’évaluer les effets des processus de bouddhisation sur la construction locale du territoire.

b. Des objets et des biens

Complémentarité, relation et hiérarchie président à la circulation des biens, qu’ils soient dits « traditionnels », ou modernes dans le cadre de la mondialisation. Par contraste avec l’Occident, la valeur ne semble pas pouvoir être envisagée en soi : elle requiert toujours une forme ou une autre de « relationalité », sous une forme spirituelle, de complémentarité de statut, ou d’opposition entre statut et pouvoir. C’est le cas par exemple dans le paradoxe, souvent relevé, selon lequel la forme la plus valorisée de monnaies, entre autres rituelles, est presque universellement, en Asie du Sud-Est, constituée de biens obtenus à l’étranger. Dans les îles, il s’agit souvent de canons, de gongs, de poteries, de bijoux… chinois, portugais ou hollandais. Dans les sociétés continentales, on a plutôt affaire à des biens spirituels tels les mérites. Ces biens spirituels renvoient à un au-delà qui se situe sur un autre plan.

c. L’analyse des formes esthétiques

Si les cultures matérielles du sud-est asiatique ont été inventoriées depuis longtemps par les historiens de l’art, le plus souvent tournés vers les royaumes concentriques, c’était d’abord à des fins historiques. Elles ont aussi été considérées par des ethnologues, mais davantage pour les fonctions que les objets « ethnographiques » occupaient ou occupent encore dans les sociétés que pour leur stylistique. Or, formes matérielles et immatérielles – qu’elles soient visuelles, verbales, orales, dansées, jouées – renvoient non pas seulement à des objets « esthétiques » pouvant être décrits formellement mais aussi à des « expériences esthétiques » mobilisant des activités cognitives de discrimination, de discernement, des expériences de plaisir, des réactions affectives, une relation particulière au monde. Les faits esthétiques sont l’expression de conduites humaines, d’interactions matérielles et symboliques que certains chercheurs du CASE se proposent de décrypter dans différentes sociétés d’Asie du Sud-Est : Dana Rappoport qui étudie les critères du goût musical dans l’Est indonésien, Jérôme Samuel qui analyse les modèles iconographiques gouvernant la production des fixés-sous-verre javanais, Bernard Sellato qui poursuit son enquête sur la vannerie à Bornéo.

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