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Axe "L’Asie du Sud-Est, un espace multicentré"

Identifiée après 1945 en tant qu’unité géopolitique, l’Asie du Sud-Est peut être simplement considérée comme un ensemble de pays juxtaposés, désormais inclus dans l’ASEAN (Wolters 1999, King & Wilder 2003, Kratoska et al. 2005). Son unité, à d'autres égards, peut apparaître problématique (Steinberg et al. 1971) car cette aire se distingue, à première vue, par une diversité de sociétés, de langues, de traditions et de cultures – diversité qui se reflète également dans ses formes divergentes de gouvernance et dans la disparité de ses modèles économiques. À la suite de Paul Mus (1977) qui considérait cette région comme « l’Angle de l’Asie », et afin de mieux la cerner, nous proposons de la considérer comme une région intégrée par des réseaux multiples de connexions.
En effet, ses multiples différences ne sauraient faire oublier qu’elle se caractérise par une longue histoire de circulations et d’échanges. Dans cet axe, grâce à une approche pluridisciplinaire, les chercheurs du CASE envisagent l’Asie du Sud-Est comme une région multicentrée, trait constitutif d’une identité qui opère partout par une double logique de distinction et d’intégration. Trois thématiques complémentaires sont envisagées : l’émergence des centres de pouvoirs, le rôle des marges dans l’apparition de nouvelles centralités, les ruptures ou les crises qui contribuent à la recomposition de ces centres.

1. La construction des centres dans un réseau de connexions inter-régionales

Contrairement aux populations voisines de l'Asie du Sud et de l’Asie Orientale, les habitants d’Asie du Sud-Est n'ont jamais été réunis en une seule et même unité sociale ou politique englobant de vastes environnements géographiques différenciés. Il s’agissait ainsi d’une région composée de centres de pouvoirs multiples connectés, de relativement petite taille, et souvent implantés dans des vallées fluviales (Irrawady, Chao Phraya, Mekong, Brantas, etc.).
Grâce à l’étude des relations entre les centres multiples d’Asie du Sud-Est et avec les régions/empires proches, entretenues par des réseaux diversifiés, nous chercherons à comprendre les convergences historiques dans la région. V. Degroot étudiera le paysage archéologique du sud de Sumatra pour révéler les interconnexions anciennes, tant économiques que culturelles, entre royaumes indianisés de la côte et populations de l’intérieur. L’utilisation d’un Système d’Information Géographique permettra à A-V Schweyer de visualiser l’évolution du paysage au centre Vietnam en relation avec les centres politiques et les réseaux d’échanges intra- et extrarégionaux à l’époque de la transition entre les derniers royaumes chams et la seigneurie des Nguyen entre le XIVe et le XVIIIe s. M. Lorrillard comparera les corpus d’inscriptions de l’âge d’or des royaumes thaïs et lao de Sukhothai (XIVe-XVe s.), du Lan Na (XVe-XVIe s.) et du Lan Sang (XVIe-XVIIe s.), pour faire apparaître le rôle fondamental des substrats môns et khmers ainsi que l’influence déterminante des traditions birmanes dans l’émergence de ces premières grandes entités politiques. P. Wormser, à travers l’examen des versions malaises du roman d’Alexandre (Hikayat Iskandar Zulkarnain), poursuivra son étude des influences arabo-persanes dans le monde malais et élargira sa réflexion à des phénomènes similaires en Asie Centrale et en Afrique Orientale.
E. Lafaye de Micheaux étudiera les transformations de cette région-carrefour en termes de normes sociales face à la montée de l’influence économique chinoise et à la mise en concurrence des différents pays de la région.

2. Les centralités vues des marges : la question contemporaine de l’intégration régionale

Dans l’histoire de la fabrique des États de l’Asie du Sud-Est, une part importante de la littérature scientifique continue d’entretenir l’image d’une opposition persistante entre d’un côté des populations des plaines et des vallées, porteuses de civilisation, et, de l’autre, des « peuples des montagnes » (« tribus », « minorités »...), restés en marge. Les travaux menés au sein du CASE souhaitent montrer au contraire le rôle des « marges » dans la fabrique des sociétés des plaines, étude indispensable si l’on veut avoir un jour une vision complète de l’histoire de l’Asie du Sud-Est. Seules les sources locales et le travail de terrain nous permettront de comprendre dans le détail le processus de développement de certaines petites ou moyennes « centralités » grossies par l’absorption progressive de leurs marges internes. En utilisant la musique comme champ d’analyse, comme composante et marqueur de l’histoire du peuplement des petites sociétés de l’Est insulindien, D. Rappoport s’attachera à déceler le lien entre musique et aires culturelles, entre formes musicales et groupes ethnolinguistiques. B. Sellato poursuivra ses travaux sur les origines des langues des nomades forestiers de Bornéo, l’antiquité de leur mode de vie de chasseurs cueilleurs et sur les processus historiques de transformation des identités ethnoculturelles, entre royaumes côtiers et tribus de l’intérieur de Bornéo. A. Hardy cherchera à comprendre la nature des processus d’intégration, au XIXe siècle, d’une population multi-ethnique sur lesquels se fondait l’unité du royaume de Cochinchine, nourrissant une réflexion nuancée sur les fonctions de la frontière et la complexité des relations intercommunautaires. Anh Minh Nguyen (doctorante au CASE) réfléchira à l’intégration des populations de la Chaîne annamitique à l’époque coloniale à travers la question foncière. V. Bouté prépare la publication critique de différentes sources locales montrant l’intégration d’une population de gardes-frontières au coeur du royaume lao de Luang Prabang. Y. Goudineau examinera la question des dynamiques identitaires liées aux conséquences de la guerre du Vietnam et aux politiques d'intégration des populations austro-asiatiques de la Chaîne annamitique (Ta Oï, Pacoh, Ngkriang et Kantou) par l’État laotien.
Ce rôle des marges dans la construction des « centres » de pouvoir en Asie du Sud-Est et dans la redéfinition des populations vivant dans ces zones périphériques sera aussi questionné à l’époque contemporaine. Les « frontières » sont des espaces ambigus en marge des Etats, traversés par des axes, anciens ou récents, d’échanges économiques et de brassage culturel et linguistique. Des pouvoirs locaux y émergent, fondés sur le transit des biens et des personnes, s’émancipant partiellement des centres étatiques. Dans le cadre d’un programme collectif (2017-2020) CASE/Université Nationale du Laos et IRD (avec G. Schlemmer (IRD et associé CASE), Vanina Bouté, V. Pholsena et E. Miramont (doct. CASE) mèneront une recherche sur les centres de pouvoirs émergents qui se mettent en place entre le nord du Laos et la Chine, le sud du Laos et le centre du Vietnam, le centre du Laos et la Thaïlande, en lien avec la construction de nouvelles infrastructures transnationales et des formes de mobilités pratiquées par les populations locales dans ces nouveaux espaces. En Birmanie, N. Salem étudiera les enjeux éducatifs et politiques dans plusieurs régions périphériques en Birmanie où diverses organisations, issues de groupes armés ou de la société civile, sont parvenues à mettre en place des programmes et systèmes éducatifs parallèles, avec pour objectif central la préservation de leurs identités ethniques respectives, et donnant priorité à l’enseignement des langues locales. B. Tréglodé initiera un programme collectif analysant le caractère transnational des questions maritimes en Asie du Sud-Est ; le groupe de recherche souhaite notamment examiner le rôle de la coopération régionale dans la gestion des zones maritimes afin de résoudre les problèmes engendrés par l'ouverture des frontières.
La question de la migration et des diasporas relève elle aussi du champ d’étude des frontières et des dynamiques transfrontalières. A. de Mersan travaillera sur les Arakanais en situation d’exode rural ou de migration hors de leur région (à Yangon ou ailleurs en Asie du Sud-Est), sur l’évolution de leurs pratiques religieuses dans ce contexte migratoire ainsi que sur les réseaux mobilisés dans ce cadre. L. Noël (doct. CASE) étudiera les migrantes philippines à Hong Kong. M.-S. de Vienne s’intéressera aux dynamiques frontalières et aux réseaux de diaspora qui interviennent comme des agents de mondialisation dans le cadre de la construction de l’ASEAN. Enfin, V. Pholsena examinera les différentes « communautés de mémoire » des Laotiens, celles qui s’appuient sur les réseaux de la diaspora des réfugiés et celles animées par « ceux qui sont restés au pays » après la victoire communiste de 1975 (projet CASE/National University of Singapore).


3 Ruptures et recompositions

Lorsque les centres de pouvoir établis s’effondrent ou sont bouleversés par des crises sociétales, événementielles ou naturelles, ces crises, qui provoquent recompositions et réajustements, apparaissent comme des moments clés pour saisir des identités en constante transformation.
La domination coloniale a constitué une période de rupture : l'intégration des populations d’Asie du Sud-Est dans les cadres impériaux européens a perturbé les liens intra-régionaux. Les territoires sous domination britannique (Birmanie et États malais fédérés) ou sous leur influence (Siam) et dès lors multiplié les échanges avec leurs métropoles respectives au détriment de ceux qu’ils entretenaient les uns avec les autres. Dans le cadre de ses recherches sur l’histoire sociale, économique et environnementale de la province de Kampong Thom (Cambodge) sous protectorat français, M. Guérin cherchera à saisir comment la colonisation française, à travers l’aménagement d’un territoire rural, en a bouleversé les liens sociaux. La restructuration du Laos, état-tampon entre le Siam et l’Annam, par les administrateurs coloniaux français sera également au centre des recherches d’A. Dabat (ATER CASE).
En ce qui concerne l’époque contemporaine, enquêtant sur la mémoire, la « mémorialisation » et la muséification du génocide perpétré par le régime Khmer Rouge, ainsi que sur la résilience et la reconstruction, A. Guillou poursuivra son étude des cadres religieux, judiciaire et politique dans lesquels les Cambodgiens pensent aujourd’hui le génocide et sa réparation. M.-S. de Vienne s’intéressera aux crises politiques, économiques et sécuritaires à travers l’étude de la situation des élites à Bangkok et des régions méridionales islamisées ; elle interrogera parallèlement l’évolution économique et géopolitique de la Birmanie en période de transition. A. de Mersan s’interrogera sur ce que dit de la société birmane la crise des musulmans d’Arakan. Soulignant la résilience de l’économie malaisienne, E. Lafaye de Micheaux analysera l’absence de crise politique majeure dans ce pays malgré la mise en cause pour corruption de son premier ministre par des enquêtes financières internationales (2015-2016).
Enfin, les catastrophes naturelles seront aussi étudiées en tant que vecteurs de recomposition. Le séminaire « Histoire sociale de l’Asie du Sud-Est à l’époque moderne et jusque dans ses développements contemporains » organisé par G. Mikaelian, M. Guérin, et E. Poisson (Université Diderot) revisitera la notion de crise, entre nature et politique, entre cataclysmes (éruptions volcaniques, tsunamis, cyclones, sécheresses) et catastrophes anthropiques (épidémies, guerres, famines), chacun de ces moments critiques se traduisant par une rupture de l’ordre socio-politique.
Olivier Tessier met en oeuvre au Vietnam un projet intitulé ARCHIVES (Analysis and Reconstruction of Catastrophes in History within Interactive Virtual Environments and Simulations), qui vise, à partir d’archives, à faciliter l’appréhension d’accidents climatiques et
d’événements catastrophiques passés.


Collaborations et partenariats

Les membres de l’Axe travailleront au sein de différents programmes en lien avec
diverses institutions :

  • Centres EFEO Chiang Mai (Thaïlande) et Hanoi (Vietnam), « Pôle rural », MRSH de Caen, programmes CASE/IRD/Université Nationale du Laos,
  • Université Diderot, CASE/INALCO/School of Environmental Science (University of
  • Nottingham Malaysia Campus),
  • IRASEC (UMIFRE 22, CNRS),
  • Institut d’Archéologie du Vietnam,
  • SOAS (Londres), National University of Singapore.

Ils sont également porteurs de différents projets :

  • le projet ECLEVI : « Exploring Coastal Lagoon Environments in Vietnam and Italy » A.V. Schweyer, EHESS-CNRS-ENS, 2017-2018,
  • le projet P-RISEA : « Preparing Regional Integration in Southeast Asia », projet ANR de l’EFEO pour la préparation du projet proposé à l'appel 2017 du programme Horizon 2020 A. Hardy, coordinateur scientifique ; le projet de gestion des ressources en eau de Phước Hòa – O. Tessier, en partenariat avec l’EFEO, l’Institut des Sciences Sociales du Sud (SISS - Académie des Sciences du Vietnam), l’Agence française de Développement (AFD) et l’École Pratique des Hautes Études (EPHE),
  • le projet Archives – O. Tessier, en partenariat avec l’IRD, la Direction d’État des Archives du Vietnam (DEAV) et l’Université des Sciences et Technologies de Hanoi.

Ils ont soumis différents projets pour financements :

  • dépôt d'un projet de Laboratoire International Associé (LIA) au CNRS qui associerait le CASE (A. V. Schweyer, P. Sorrentino et Nguyen Thi Hiep) et la Vietnam National University de Hanoi : résultats attendus en novembre 2017,
  • un GDRI porté par le CASE « China’s rise and the New Social Norms in ASEAN » (E. Lafaye de Micheaux)

Centre Asie du Sud-Est (CASE)

UMR CNRS/EHESS 8170

54 boulevard Raspail
(6e et 7e étages)
75006 Paris

Métro : Saint Sulpice, Saint Placide, Sévres-Babylone

Tél. secrétariat :

33 (0)1 49 54 83 24
Fax : 33 (0)1 49 54 83 25

Courriel : dir.case@ehess.fr

 

Bibliothèque Archipel-CASE 

Maison de l’Asie

22 avenue du Président Wilson, 75116 PARIS

Métro : Iéna, Trocadéro

Tél : 33 (0)1 53 70 18 21
Fax : 33 (0)1 53 70 18 63